Le lendemain, Will arriva devant le lycée en même temps que Raphaël. Raphaël avait toujours cet air de tueur, prêt à bondir sur le premier venu pour décharger cette colère qui ne le quittait plus. Will ne résista pas… il était trop amusant de le voir sortir de ses gonds. Il s’approcha donc de lui, nonchalant, pour lancer :
– Il y a des rumeurs… paraît que Lucie t’a quitté pour Victor… ça ne doit pas être très agréable !
En lui lançant le regard le plus noir dont il était capable, froncement de sourcils et mâchoire crispée à l’appui, Raphaël surprit un sourire sur le visage de Will. Apparemment, toutes leurs petites histoires de lycéens amusaient beaucoup le nouveau. Il se surprit néanmoins à se justifier :
– Elle ne m’a pas quitté pour Victor.
Ce n’était pas tout à fait un mensonge, puisque Lucie et lui s’étaient quittés d’un commun accord pendant l’été, bien avant que Victor n’entre en scène. Bon… « bien avant », c’était peut-être un peu exagéré, Victor n’avait pas attendu une semaine pour tenter sa chance et sauter sur la jeune fille… Avec grand succès, Raphaël devait bien l’avouer. Mais Will n’avait pas besoin de connaître tous ces détails. Mais si cela pouvait aider les rumeurs à se taire, plutôt que de le faire passer pour le cocu qu’il n’était pas, il pouvait peut-être expliquer un minimum…
– Elle ne m’a pas quitté du tout, on s’est séparé. C’est tout. Personne n’a quitté personne.
Le sourire de Will s’élargit encore devant ces piteuses justifications. Raphaël serra les poings. Ce type lui sortait par les yeux.
– Si elle ne tient pas en place niveau mec, j’ai peut-être mes chances moi aussi, tu ne crois pas ?
Le coup partit tout seul, et il atterrit droit sur la mâchoire de l’insolent qui, sous la surprise, vacilla un instant avant de tomber sur les fesses.
Raphaël se frotta le poing, soulagé. Contre toute attente, frapper ainsi Will, impulsivement, le soulageait bien plus que le coup qu’il avait envoyé dans la tronche de Victor.
Mais sa satisfaction fut de courte durée et s’envola lorsque le rire de Will s’éleva. Un rire franc et bruyant, comme si lui aussi était satisfait de ce qui venait de se produire. Mais son rire ne s’étendit pas à son regard, noir et menaçant, lorsqu’il dit d’une voix basse :
– Tu n’aurais pas dû faire ça…
Et il regarda Raphaël s’éloigner, le cul par terre et le sourire triomphant.
**********
Un cours de mathématiques venait clore la matinée. Patrick Levasseur n’avait pas besoin de faire l’appel pour constater l’absence d’un élève, ou plutôt de cet élève en particulier. Il le fit pourtant, s’attendant à voir son retardataire franchir la porte à chaque nom qu’il appelait. Mais la porte ne s’ouvrit pas, « Quentin Thérond » resta sans réponse, et l’appel se poursuivit.
Il reposa feuille et stylo, prit un air détaché, fit semblant de se plonger dans ses notes, et demanda, l’air de rien :
– Quentin était absent aux autres cours ce matin ?
Baudouin prit la parole.
– Oui, il est malade m’sieur.
La classe entière se mit à rire à ces paroles, sous le regard interloqué du jeune professeur. Ce fut Alix qui donna un début d’explication à ce fou-rire général en s’exclamant :
– Ca faisait longtemps ! Il ne nous l’avait pas encore faite cette année, l’excuse de la maladie !
Un autre surenchérit :
– Presque deux mois de cours sans sécher, je me disais bien qu’il couvait quelque chose !
L’hilarité reprit.
Par-dessus les rires et les commentaires de chacun qui fusaient dans la pièce, le professeur se tourna vers Baudouin, haussant un sourcil. En réponse, Baudouin haussa les épaules et s’adressa à son enseignant avec un sourire contrit :
– Ce coup-ci je crois que c’est vrai, il est vraiment malade.
Patrick ouvrit lentement son livre de mathématiques, laissant ainsi le temps aux rires de s’estomper. Il mit ses notes en ordre, parcourut du regard la liste de la classe et, presque par hasard, annonça :
– Correction des exercices du jour : Alix au tableau.
Il le remarquait pour la première fois. Depuis son arrivée au lycée, il s’était plutôt consacré à l’étude du frère. En comparaison, Alix paraissait plus effacé, mais à le voir ainsi s’appliquer à tracer les chiffres sur le tableau, à mater ses fesses moulées dans un délicieux jean taille basse, à l’observer se retourner pour lancer des sourires plein d’innocence à ses amis, il devait bien avouer qu’il lui plaisait bien.
Alix dut se sentir observer car il tourna la tête dans sa direction. Une muette interrogation se lisait dans son regard, étonné d’être l’objet d’une telle attention, puis il lui sourit, et c’était à lui, enfin, qu’il offrait ce beau sourire.
Il le lui rendit, sincère. Il était rare que son sourire – qu’il n’avait pourtant aucune difficulté à plaquer sur ses lèvres – soit vraiment sincère et s’étende à son regard. Pourtant, ce fut le cas, le charme naturel d’Alix agissait sur lui.
Pendant qu’Alix reprenait le cours de son exercice, expliquant au professeur comment il en était arrivé à la solution, il tourna son regard vers Raphaël, toujours souriant. Mais ses yeux ne souriaient plus, non, pas pour Raphaël. Raphaël qui ne l’avait pas quitté des yeux depuis le début de la matinée, et qui avait bien remarqué son manège avec Alix, il le savait. Raphaël qui avait l’air de vouloir le décapiter sur place. Il adorait ça.
Il passa une main sur sa mâchoire encore douloureuse et reporta son attention sur Alix. Il allait devoir se venger.
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Ce qu’il faisait n’était certainement pas très déontologique, mais en cet instant, cela lui importait peu. Il avait de toute façon franchit les limites de la moralité depuis bien longtemps en couchant avec son élève. Même si à leur rencontre, il n’était pas encore son élève, et qu’il n’avait aucune raison de penser qu’il le deviendrait, il l’avait fait. Et il avait recommencé alors que Quentin était devenu son élève.
Malgré sa jeune expérience dans l’enseignement, il avait souvent été témoin des comportements équivoques de certains de ses collègues, souvient plus âgés, mariés et pères de famille. Ce qui ne les empêchaient pas de reluquer sans pudeur les charmes de leurs jeunes élèves, de les qualifier de « rafraîchissantes petites créatures », et il le soupçonnait, de profiter de chaque opportunité pour tenter de faire se réaliser leurs libidineux fantasmes. Attitudes qui le révulsaient.
Alors que faisait-il là, debout devant l’immeuble du jeune homme ?
Il s’inquiétait pour un élève malade, dont les parents vivaient à l’autre bout du monde. C’était tout. Ses antécédents avec lui ne comptaient pas. Même si Quentin avait encore essayé de l’allumer, même si seule sa force de volonté l’avait empêché d’y réagir… la force de son désir lui en avait tenu rigueur toute la nuit. Et même si, la veille, Quentin l’avait remercié timidement de croire en lui et de l’encourager dans ses efforts, même s’il avait maladroitement posé ses lèvres sur les siennes avec une douceur dont il ne se serait certainement pas cru capable lui-même. Même s’il l’avait touché au-delà du raisonnable.
Il n’était qu’un professeur inquiet de la santé d’un élève, rien de plus. Un élève pourtant suffisamment adulte pour se prendre en charge, vivre seul, coucher avec des étrangers rencontrés dans des bars et s’enfuir au petit matin sans un mot. Et un élève qui avait fermement manifesté son opposition à l’aide qu’il désirait lui apporter.
Incapable de trouver le moindre arrangement avec sa conscience, les pour et les contre luttant à armes égales, Patrick soupira et poussa la porte de l’immeuble qui, violemment vandalisée, ne fermait plus depuis apparemment bien longtemps.
Quelques étages plus haut, il hésitait devant la porte de Quentin, nerveux, tel un ado à son premier rendez-vous. Il chassa néanmoins cette image de sa tête… son premier rendez-vous était déjà bien loin, il n’avait rien eu de romantique, son seul avantage ayant été de lui faire découvrir les plaisirs de la chair… quoique le plaisir n’était venu que plus tard, son premier amant ayant été brusque et seul dans son plaisir, manquant cruellement de tendresse et de douceur. Quentin aussi manquait cruellement de tendresse et de douceur, d’ailleurs.
Enfin Patrick se lança et lança son poing contre la porte. De l’autre côté, tout n’était que silence, et il s’y reprit à plusieurs fois, maudissant déjà Baudouin de l’avoir pris pour un con et imaginant Quentin en pleine forme, se murgeant dans un bar à la recherche d’un cul à tirer.
Mais un froissement se fit entendre, des pas lourds s’approchaient, et la porte s’ouvrit sur Quentin. Le teint blanc, hirsute, les yeux rouges et cernés, et enroulé dans une couette, il faisait peur à voir. Et parce que la nervosité ne l’avait pas quitté, il dit la première chose qui lui vint à l’esprit devant cette vision effrayante du jeune homme :
– Tu as une sale mine, tu devrais te mettre au lit.
– J’y étais, crétin !
Malgré lui, le professeur sourit. Il l’avait bien cherché.
Quentin repartit vers sa chambre en grommelant, laissant-là son professeur, sur le pas de la porte grande ouverte. L’invitation n’était pas explicite, mais Patrick entra.
– Tu as vu un médecin ?
La voix étouffée de Quentin lui apprit que non. Patrick le suivit dans la chambre et il avait déjà sorti son téléphone portable lorsque la tête de Quentin émergea de sous la couette.
– Qu’est-ce que tu fous ?
– J’appelle un médecin.
– Tu n’es ni ma mère ni ma baby-sitter. Je n’ai pas besoin de médecin, je veux juste dormir. Range ce téléphone.
Patrick obéit et s’approcha du jeune homme. Il posa sa main sur son front en sueur sous le regard noir de Quentin.
– Tu as l’air d’avoir de la fièvre… tu as un thermomètre ?
– Si tu es venu pour me foutre des trucs dans le cul c’est pas vraiment le moment.
Quelques instants plus tard, Patrick avait repris suffisamment d’assurance pour fouiller dans les placards de Quentin. Il y avait déniché de quoi faire baisser la fièvre, et avait forcé Quentin à l’avaler. Le jeune homme aboyait mais ne mordait pas. En tout cas, pas lorsque la fièvre l’affaiblissait ainsi. Il lui restait suffisamment d’énergie pour râler et contester, mais il finissait néanmoins par obéir. Une bonne grippe pour le rendre presque docile, voilà la solution.
Patrick resta un long moment debout près du lit de Quentin, les bras ballant, regardant le jeune homme roulé en boule s’endormir. Qu’était-il arrivé à ce jeune homme de même pas vingt ans pour être si seul au point de ne pas accepter qu’on s’occupe de lui ?
Mettant ses interrogations de côté, Patrick se laissa guider par un instinct qu’il savait dangereux et se pencha pour ôter ses chaussures. Il fit le tour du lit, souleva la couette et se coucha près de Quentin. A côté de lui, le jeune homme frissonna. Le professeur s’approcha alors et colla son torse contre le dos du malade. Quentin se raidit, mais ne dit rien. Jusqu’à ce que le bras de Patrick se referme autour de lui.
– A quoi tu joues ?
– A te faire un câlin. C’est quelque chose qui fait du bien, théoriquement.
Quentin renifla.
– Je n’aime pas trop qu’on me touche… pas du tout même !
Mais il était incapable de réagir, et resta donc ainsi, tendu entre les bras de Patrick, le cœur battant.
– Détends-toi. La tendresse, tu ne connais pas ?
– Pourquoi faire ?
Quentin n’aboyait plus, trop faible, trop crispé pour cela. Il murmurait.
– Tu te fais sauter par des inconnus et un simple geste de tendresse te fait flipper ?
– Me faire sauter c’est concret ! Ca… ça c’est bizarre. Je te l’ai dit, si tu veux me baiser c’est sans les caresses et toutes ces merdes. Alors si en plus tu me baises pas, je ne vois vraiment pas l’intérêt. Qui fait des câlins comme ça ?
– Tout le monde Quentin, tout le monde.
Le professeur posa ses lèvres sur la nuque raidit de Quentin, puis il reprit :
– C’est quelque chose qu’on ne t’a jamais fait ?
Un haussement d’épaules lui répondit.
– Ferme les yeux, respire doucement, et dors.
– Et tu vas rester là ?
– Tais-toi, je m’occupe de toi.
**********
Patrick resserra son étreinte autour de Quentin. Après avoir longuement lutté, le jeune homme avait fini par s’endormir, détendu. Il s’endormit à son tour.
Raphaël regardait Lucie et Victor quitter le lycée ensemble. Il secoua la tête comme pour chasser ces images, et ses yeux se posèrent sur Baudouin et Will, riant ensemble. Mais le regard de Will était encore posé sur Alix, une fois de plus, comme tout au long de la journée depuis le cours de maths.
Alix laissa son frère l’attraper par le bras et le suivit en trottinant. Il était temps qu’il laisse sa mauvaise humeur de côté, lui n’en pouvait plus de cette ambiance.